Chronique d’un ventre #4

Bonjour, c’est le ventre.

Aujourd’hui, j’ai réalisé quelque chose d’assez vertigineux : So & Sim (pour les intimes) vont devoir donner un prénom à quelqu’un qui n’a absolument rien demandé.

Un mot que Baby Love va potentiellement devoir entendre, écrire, épeler et assumer pendant environ 90 ans.

Pas de pression.

Moi, je fabrique actuellement des organes, des os, des petits doigts… et pourtant, je trouve que c’est EUX qui ont la mission la plus dangereuse.

Parce qu’un foie, normalement, personne ne se moque de lui dans la cour d’école.

Un prénom…

Vous avez entendu parler de l’histoire de Lara Clette ?

Parce que oui.

En Belgique, une famille du nom de Clette a réellement appelé sa fille Lara.

Lara. Clette.

Raclette.

True story.

Apparemment, les parents n’auraient réalisé le jeu de mots qu’après la naissance. Voilà.

Depuis que je sais ça, je réclame officiellement que chaque prénom soit testé à voix haute avec le nom de famille, minimum quinze fois, à jeun et en présence d’un tiers. Bon, cette dernière condition, ils l’ont refusé.

Parce qu’il faut penser à tout.

Le prénom.

Le nom.

Les initiales.

Les diminutifs.

Les rimes douteuses.

Et surtout : ce qu’un enfant de neuf ans inspiré pourra réussir à en faire dans une cour de récréation.

Heureusement, même l’état civil veille au grain : en Suisse, un prénom peut être refusé s’il porte manifestement préjudice aux intérêts de l’enfant. Baby love (qui fait la taille d'un choux chinois cette semaine) a la chance de naître ici.

Donc non, chers parents, nous n’avons pas totalement les pleins pouvoirs.

Et quelque part, c’est rassurant.

Lynda Lemay nous avait prévenus avec sa chanson Alphonse, qui commence en expliquant que s’il s’appelle comme ça, ce n’est pas sa faute : ce sont ses parents qui lui ont fait le coup.

Ici, l’objectif est donc très clair : éviter que Baby Love écrive la même chanson dans vingt ans.

Surtout qu’avec deux musiciens comme parents, le risque qu’il ou elle règle ses comptes en musique est franchement plus élevé que la moyenne.

Premier single : "Pourquoi vous m’avez fait ça ?"

Produit par Papillon Prod.

Non merci.

Alors ici, on a fait les choses sérieusement.

Nat, la sœur de Sophie, leur a prêté un livre de prénoms.

Et ils ont décidé de les passer en revue.

TOUS.

Simon lisait. Sophie répondait :

« Non. » « Non. » « Non. » « J’aime bien. »

Et à chaque « j’aime bien », ouverture officielle des négociations. Origine ? Signification ? Ça sonne comment avec le nom de famille ? Est-ce que ça va à un bébé ? À un adulte ? À quelqu’un de 80 ans ? Sur une carte de visite ? Sur une affiche de concert ?

Bref, on ne cherchait plus un prénom. On recrutait quelqu’un pour les 90 prochaines années.

Et puis ils sont arrivés dans une zone du livre où, manifestement, nos ancêtres avaient beaucoup moins peur qu’eux du jugement des autres.

Godegisele. Salaberge. Marcatrude.

J’avais mal tellement So pleurait de rire.

Sim a immédiatement partagé ses découvertes avec son frère Vincent et Clem, qui attendaient eux aussi un Baby Love.

Vincent a d’abord jeté son dévolu sur « Ultrogothe ».

— Non, c’est le nôtre !!, a immédiatement protesté Sim.

Il a donc fallu trouver une solution diplomatique :

« Alors pour les différencier, je propose Ultrovisigothe et Ultrostrogothe. »

Sim a poussé la réflexion un peu plus loin : « Moi je vote pour un nom composé : Burgondofare Plectrude Loretan. »

Et là, Vincent : « Plectrude, c’est un coup de cœur ❤️ »

Depuis, le Baby Love de Vincent et Clem est né. Et rassurez-vous : ils lui ont donné un très joli prénom que tout le monde aime. Ce qui, finalement, ne nous arrange pas du tout. Parce que maintenant, non seulement il faut trouver le prénom de notre Baby Love… mais il faut aussi être à la hauteur de sa cousine. Deux fois plus de pression.

Et après, on s’étonne qu’ils préfèrent garder le nom secret.

J’ai quand même réclamé une place dans le comité.

Après tout, on dit bien : « Je le sens dans mon ventre. » « Je le sens dans mes tripes. » « J’ai une intuition. »

Alors si quelqu’un devait être compétent pour savoir si on le sent, ce prénom, franchement, c’était moi.

On a donc instauré un système démocratique avec Baby Love.

Simon prononce le prénom.

Sophie donne son avis.

Moi, je centralise les émotions.

Et Baby Love vote à coups de pied.

Le seul problème, c’est qu’on ne sait toujours pas si un grand coup dans les côtes signifie : « J’ADORE ! » ou :« Par pitié, rendez le livre à Tata Nat. »

Notre démocratie a ses limites. Et puis il y a les significations. Important pour So & Sim.

Parce qu’un prénom, est-ce que ça raconte déjà quelque chose de nous ?

Est-ce qu’on choisit uniquement un son qu’on aime ? Ou une histoire ? Une origine ?

Une signification ? Une valeur qu’on aimerait transmettre ?

Et puis viennent les superstitions.

Il y a celui qu’on adore mais que portait la pimbêche ou le looser de la cour de récré.

Celui du chien de son cousin.

Où son ex. (On ne dirait pas, mais les coquins en ont chacun quelques-uns) 

Et parfois celui pour lequel on n’a absolument aucune explication rationnelle, à part :

« Je le sens. »

Ah. Encore moi. ;)

Quand ils ont enfin trouvé LE potentiel prénom, ils ont découvert qu’ils n’avaient absolument pas terminé.

Parce qu’après le premier prénom viennent… les 2e et 3e prénoms. Vous en avez ? Vous vous prenez la tête quand même les humains. Moi c'est "le ventre" et pas de débat.

Et là, on quitte le domaine de la poésie pour entrer dans celui de la diplomatie familiale. 

Une grand-mère ? Arrière grand-mère?  Côté Sophie ? Côté Simon ? Et si on met celle-ci, pourquoi pas l’autre ?

Et si on commence à vouloir ne vexer personne…

Et puis il y a Marie. Dans une famille de tradition chrétienne, est-ce important de mettre Marie comme symbole de protection ? De tradition ? 

Côté Sophie, certains hommes le portent aussi. 

Son frère Sophie s’appelle : Ludovic Wolfgang Serge Marie.

Oui. Tout ça.

À ce stade-là, c’est un générique de film. Un titre de noblesse avec blason familial… ou le nom du réalisateur qui vient chercher sa Palme d’or en haut des marches de Cannes.

Et encore, les parents de Sophie & Ludo ont été sympas : ils n’ont pas ajouté « de Quay », le nom de famille de Carol. Sinon, avec Ludovic Wolfgang Serge Marie Loretan de Quay…, on était officiellement fichés aristos.

Sophie et Simon aiment profondément leurs familles, mais ils ne sont pas forcément convaincus par le concept du prénom à tiroirs.

Pas très envie non plus de finir avec un système digne de certaines traditions ibériques, où tu t’es endormi avant même qu’on ait fini de prononcer ton nom complet.

Ils ont pris une décision : le prénom restera secret jusqu’à la naissance.

Ce qu’ils pensaient être une décision assez simple. Erreur.

Il existe un phénomène fascinant autour des futurs parents.

« Vous avez le prénom ? »

« Oui… »

Et dans leur tête, la suite est assez évidente : s’ils avaient voulu le dire, ils l’auraient dit.

Mais à cet instant précis, une petite étincelle s’allume presque systématiquement dans l’œil de leur interlocuteur.

Ils la connaissent maintenant. C’est l’étincelle qui annonce l’ouverture officielle du :

GRAND JEU-CONCOURS : DEVINEZ LE PRÉNOM DE BABY LOVE.

Sans inscription. Sans règlement. Et surtout, sans que les parents aient demandé à jouer.

« Ça commence par quelle lettre ? » Silence et sourire gêné. « Combien de syllabes ? »

Idem.

« On connait ou c'est original ? » Traduction : vous êtes quand même deux artistes un peu perchés, donc avec vous, tout est possible.

Comme si Jean et Louise avaient autant de chances de sortir du chapeau que Moonlight, Balthazar ou Symphonie.

« Attends, je vais dire des prénoms et regarder vos têtes. »

Ils deviennent des détecteurs de mensonges humain.

Je me demande finalement si on choisit vraiment un prénom. Ou si parfois… c’est lui qui nous trouve. Enfin, ne nous emballons pas trop.

Parce que Sophie et Simon ont décidé d’une dernière règle : ils attendront de voir la tête de Baby Love avant de lui donner définitivement son prénom.

Parce qu’après des mois de listes, de débats, de signes, de coïncidences et d’interrogatoires familiaux… il manquerait plus que Baby Love arrive, qu’ils le regardent et se disent :

« Ah non. En fait, t’as pas du tout une tête de… »

En attendant, moi, je garde le numéro 1 encore un peu bien au chaud. Avec l’aide de mon colocataire, évidemment. Et à tous ceux qui vont continuer à essayer de le deviner : surveillez bien le visage de Sophie et Simon.

Parce que nous deux, ici…on ne dira rien.

Suivant
Suivant

Chronique d’un ventre #3