Chronique d’un ventre #3
Je croyais qu'une grossesse, c'était neuf mois en formule « à volonté ».
Quelle naïveté.
Depuis l'arrivée de Baby Love, chaque repas ressemble à un contrôle de sécurité. Le fromage est-il pasteurisé ? Les œufs sont-ils bien cuits ? La salade est-elle lavée au vinaigre blanc ? J'ai découvert que les petits bonheurs changent… et qu'une simple mozzarella peut désormais provoquer une immense émotion.
Pendant que les autres dégustent leur saumon cru avec un petit air coupable, moi, je mange par procuration… en rêvant déjà du premier tartare qui m'attend après l'accouchement.
Bonjour.
Je connais Sophie depuis 36 ans.
J'ai connu les papillons amoureux. Les déménagements qui me nouent. Les fous rires qui me secouent. Les concerts qui me retournent. Les séances de Reiki qui me détendent.
Les Dry January… les soirées « all you can eat & drink » dans les teppanyakis de Shanghai… et les repas de fortune entre deux répètes. Sans oublier cette drôle d'habitude héritée de son enfance en Asie… Ajouter du piment partout. J'ai longtemps cru que c'était normal.
Bref… Sophie est une épicurienne. Une vraie.
Chez nous, un repas, c'est sacré. Le téléphone est interdit à table.
Et si le repas est vraiment mauvais… et que vous avez rendez-vous avec elle le même jour…
Faites-vous porter pâle. Conseil d'ami.
Je croyais avoir tout vu. Puis Baby Love a emménagé.
Ravi, je me voyais déjà passer en formule « à volonté ». Quelle naïveté.
Être la maison d'hôte de Baby Love, c'est accepter un règlement intérieur particulièrement strict. Je découvre qu'on entre plus facilement dans un avion que dans une grossesse.
Il y a quelques mois, Mamita, la grand-maman valaisanne de Sophie, nous invite au restaurant pour fêter mon nouveau colocataire.
— On partage une assiette de viande séchée ?
Le premier refus tombe. Puis arrivent les asperges de saison.
— Excusez-moi… votre mayonnaise est maison ?
Je regarde Mamita. Elle regarde Sophie avec des points d'interrogation dans les yeux.
Puis le serveur. Puis la mayo.
Une mayonnaise peut-elle vraiment être dangereuse ?
— À mon époque, on nous disait surtout de ne pas fumer et de ne pas boire d'alcool… enfin pas plus d'un verre de temps en temps… et c'était tout.
Il faut dire que son gynécologue était valaisan. Et que c'était il y a soixante ans.
À côté de ça, Janelyse, la belle-maman de Sophie, ancienne infirmière…
C'est zéro alcool. Zéro exception. Zéro négociation. Comme quoi…
Même les experts ne sont pas toujours d'accord.
Depuis, chaque repas ressemble à un contrôle de sécurité.
Le fromage est-il pasteurisé ?
Les œufs sont-ils bien cuits ?
La viande est-elle à point ?
La salade est-elle lavée au vinaigre blanc ?
Je croyais être un ventre.
En réalité… Je suis devenu le ministère de la Sécurité alimentaire.
Mais cette grossesse m'a appris une chose. Elle rend un peu philosophe.
Les petits bonheurs changent.
Avant, un bonheur, c'était une soirée au restaurant en amoureux ou entre amis.
Aujourd'hui, c'est entendre un serveur dire :
— « Oui Madame, la mozzarella est pasteurisée. »
Vous n'imaginez pas l'émotion. J'ai envie de le serrer dans les bras. Si seulement j'en avais.
Je n'aurais jamais cru qu'un fromage puisse me rendre aussi heureux.
L'été reste néanmoins une période pleine de défis.
Les poke bowls. Les ceviches. Le rosé. La coupette. Les carpaccios.
Ils me passent tous sous le nez avec une telle insolence…
En ce moment, je suis en vacances avec toute la tribu de Quay.
Immense buffet à volonté. Pour un ventre normal, c'est Disneyland.
Pour moi… C'est un escape game.
Le plus drôle, ce sont les autres. Ils regardent leur assiette.
Puis Sophie. Puis leur assiette. Puis moi.
Et il y en a toujours un pour demander :
— « Alors… tu manges pour deux ou pour trois ? »
Pendant que les autres, la bouche pleine de saumon cru ou de carpaccio, soufflent un petit :
— « Oh… je suis désolé… »
Comme s'ils venaient de commettre un crime.
Un crime qu'ils n'ont absolument pas l'intention d'arrêter.
Grand sourire.
— « Mais non… profitez ! »
Moi aussi, je souris. Je mens. Je mange par procuration.
À chaque bouchée qu'ils prennent, je ferme les yeux.
J'essaie de me rappeler le goût…
Tout en préparant mentalement la liste des festins qui m'attendent dans deux mois.
Sophie, elle, prépare de délicieux mocktails inspirés du livre L'Apéro de la femme enceinte des Éditions Jouvence. Elle trouve des subterfuges quand c'est nécessaire. Comme lorsque nous étions invités chez Guillaume au premier trimestre, alors que presque personne ne savait encore que j'existais.
Elle débarque avec une bouteille de champagne sans alcool.
— Demain, j'ai un concert. Je dois préserver ma voix.
Quelques sourires polis. Personne ne l'a crue. Moi, j'ai trouvé l'excuse brillante.
Il y a quelques jours, Lucie Pilliard, une nutritionniste de confiance, nous a appris à choisir les meilleurs matériaux pour construire la maison de Baby Love.
Depuis, l'assiette de Sophie ressemble de plus en plus à un arc-en-ciel, rempli de tout ce qui peut faire grandir Baby Love, garder sa maman en pleine forme… et, au passage, me faire découvrir plein de nouvelles saveurs.
On entend souvent parler des envies de grossesse les plus improbables. Des cornichons à trois heures du matin. De la glace au ketchup. Du riz au lait.
(Carol avait fait tous les villages de la montagne pour en trouver.)
J'attendais ce moment avec curiosité. Eh bien… Rien de tout ça.
Sophie est finalement assez raisonnable. Enfin… Presque.
Un paquet de Frosties est apparu dans l'armoire. Les céréales de son enfance.
Celles qu'elle n'achète jamais. Puis un pot de Nutella.
— « C'est pour Aurélien, mon filleul. Il vient passer deux jours à la maison. »
Aurélien est venu. Aurélien est reparti.
Le Nutella, lui, est resté. Intact.
Du moins… C'est ce que tout le monde croit.
Parce que c'est moi qui digère.
Et je peux vous confirmer que depuis un mois, une petite cuillère disparaît de temps en temps.
Discrètement.
Dans un peu moins de deux mois, je quitterai mon poste de maison d'hôte.
Depuis quelque temps, j'entends circuler de drôles de rumeurs.
On parle d'allaitement. De coliques. D'aliments à éviter. D'aliments qui changeraient le goût du lait. De fenouil.
J'ai comme l'impression que je ne serai pas totalement sorti de l'auberge et que Madame la Poitrine va se retrouver sous les projecteurs du jour au lendemain.
En attendant la passation de pouvoir…Je continue de manger par procuration. Et de me réjouir. Parce que Simon a déjà reçu une consigne très précise.
Le jour de l'accouchement il doit passer commande : 300 gr de tartare de bœuf de la boucherie Del Genio. Sophie a été très claire. Elle ne partagera avec personne.
Après neuf mois de frustration… les négociations sont closes.
Et vous… quel aliment vous a le plus manqué pendant votre grossesse ? Ou quelle a été votre envie la plus improbable ? Mon ventre attend vos réponses avec impatience… il paraît qu'il est désormais en correspondance avec beaucoup d'autres ventres.