Chroniques d’un Ventre #9
Bonjour,
c'est le Ventre.
Il y a un petit détail que Baby Love semble avoir zappé. Quand on est colocataire quelque part, normalement, il y a un bail. Et sur un bail, il y a une date de fin.
La sienne, c’était le 3 octobre. Nous sommes le 4. Bon. On n’est pas au jour près non plus.
Je suis un propriétaire plutôt flexible. Une nuit ou deux supplémentaires, ça peut s’entendre.
Mais il faudrait quand même que Mademoiselle évite de prendre trop ses aises.
Parce qu’à ce rythme-là, elle va finir par croire que le bail est renouvelable tacitement.
Il paraît qu’il existe des histoires assez incroyables de propriétaires qui n’arrivent plus à récupérer leur logement. Il y a deux jours, j’ai même vu au JT français que certains finissaient par payer les squatteurs pour qu’ils partent. Apparemment, parfois, ça coûte moins cher que d’attendre.
Serge, le cousin de Sim, nous a d’ailleurs mis en garde : « Attention, en France, si vous passez le délai et entrez dans la trêve hivernale, le squat risque de durer jusqu’au printemps ! »
Merci Serge pour cette information rassurante.
Moi, je n’en suis pas encore là. Et pour être tout à fait honnête, je crois même être le propriétaire le moins pressé du monde de procéder à l’expulsion.
Parce que cette attente est étrange.
Chaque matin, je me réveille en me demandant si c’est aujourd’hui que Mademoiselle va faire son entrée en scène. Et chaque soir, même petit rituel. Est-ce que tout est prêt si on doit partir au milieu de la nuit ?
Les valises sont dans la voiture. Les téléphones chargés. On se couche en sachant très bien qu’on pourrait se réveiller deux heures plus tard, sauter dans la voiture et partir à deux vers la maternité… pour revenir à trois.
Puis la nuit passe. Le matin arrive. Et Baby Love est toujours chez moi. Bien au chaud.
Alors une nouvelle journée commence avec cette drôle de sensation : peut-être aujourd’hui. Ou peut-être pas.
Et qu’est-ce qu’on fait, exactement, d’une journée qui est peut-être la dernière à deux ? Est-ce qu’on la remplit ? Est-ce qu’on ne fait surtout rien ?
Est-ce qu’on profite d’une potentielle dernière grasse matinée avant que, paraît-il, ce concept disparaisse des années de notre vocabulaire ?
Sophie regarde ces grandes plages de rien avec une drôle de conscience du temps.
Une heure pour écrire son livre. Regarder un film. Faire un exercice de chinois.
Une sieste, si j’accepte de coopérer. Comme si chaque moment libre avait soudain une petite étiquette :
« Profitez-en, bientôt vous n’aurez plus une seconde à vous. »
C’est en tout cas ce que tout le monde nous répète. On verra.
Pour l’instant, on a encore nos secondes. Alors on les prend.
Et tous les soirs, Simon répète du handpan pour le grand jour.
J’ai donc droit à mon concert privé quotidien. Le handpan, cet instrument aux allures de soucoupe volante, construit ici par les luthiers Awen, me remplit de vibrations. Alors je profite.
Je sais qu’il y a notamment deux situations qui nous feront prendre la direction de la maternité.
La première : perdre les eaux. N’importe où, n’importe quand.
Ma poche des eaux se fiche complètement de la bienséance.
Heureusement qu’elle n’a pas décidé de faire des siennes le week-end dernier, pendant l’événement de la Fête de la Lune auquel Sophie assistait chez Vacheron Constantin.
Imaginez. Cérémonie de dégustation de thé. Porcelaine délicate. Silence.
Et soudain…Non. Merci Baby Love d’avoir compris que ce n’était peut-être pas le meilleur endroit pour rendre les clés.
L’autre scénario, ce sont les contractions qui deviennent régulières et suffisamment rapprochées pour comprendre que, cette fois, Baby Love ne fait plus de répétition générale.
Pour l’instant, ce n’est pas encore ça. Et pourtant, ça travaille. Ça serre. Ça tire. Ça pousse. Ça s’arrête. J’ai parfois l’impression d’avoir toute une équipe de petits personnages avec des casques jaunes en plein chantier là-dedans.
— On ouvre ?
— Non, pas encore.
— Une petite contraction pour voir ?
— Allez.
— On prévient les parents ?
— Surtout pas.
Et tout le monde repart en pause café. Faux espoir.
Alors je reste principalement bien au chaud à la maison. Une petite balade par jour, pas beaucoup plus : à chaque pas, j’ai l’impression de vivre les festivités du 1er août, une année où les feux sont autorisés. Je suis gros et heureux.
Et je ne suis pas le seul à attendre. L’attente s'est propagée.
La famille attend. Les amis attendent. Le public de Sophie attend.
Et depuis quelques semaines, tout le monde a sa petite intuition sur la date de sortie de Baby Love.
Les partenaires chinois de Sophie espéraient une naissance pour la Fête de la Lune. C’était joli, il faut dire. Symbolique. Presque écrit. Raté.
Ensuite, il y a eu la pleine lune. Là, on nous l’avait presque garantie.
Sophie a reçu des messages :
« Cette nuit sera intense. » « Ça se rapproche… »
La lune est passée. Baby Love est restée.
Puis il y a eu le 30 septembre. Quelques proches dont c’était l’anniversaire se voyaient déjà partager leur date avec elle pour les prochaines décennies. Raté.
Le 1er octobre, Fête nationale chinoise.
Pour un bébé dont les parents construisent des ponts avec la Chine depuis des années, ça aurait eu une certaine allure. D’autant que Sophie, elle, est née un 1er août, jour de la Fête nationale suisse.
Mais Baby Love n’a visiblement aucune envie de passer sa vie à entendre les gens lui demander avec un petit sourire : « Hasard ou synchronicité ? »
Raté aussi. À présent, même les numérologues sont dans les starting-blocks.
Ils n’attendent plus qu’une chose pour commencer leurs calculs : la date de naissance.
Petit problème : la principale intéressée refuse toujours de communiquer son agenda.
Et plus les jours passent, plus ça m’amuse.
Depuis des mois, on essaie de deviner qui elle sera, son signe, son caractère… et avant même d’être née, Baby Love prend déjà un malin plaisir à déjouer les prédictions.
Je ne connais pas vraiment les caractéristiques des Balances, et je ne sais pas si tout ça dit quoi que ce soit de celle qu’elle sera.
Mais entre nous…j’aime beaucoup l’idée que cette nana ait déjà du caractère.
Et qu’avant même son entrée en scène, elle réussisse à tenir tout le monde en haleine.
La maman et la sœur de Sophie vivent presque cette fin de grossesse par procuration.
L’autre soir, Carol a même eu l’impression de sentir des contractions. À ce stade-là, je crois qu’on peut officiellement parler de grossesse collective.
Le public de Sophie vient aussi aux nouvelles. On reçoit des petits messages :
« Toujours rien ? » « Baby Love est arrivée ? » « Tu as nettoyé les vitres ? »
Et on sait aussi qu’il y a ceux qui n’osent justement plus en envoyer, de peur de déranger. C’est tendre de sentir toute cette bienveillance autour de nous.
Comme si, sans vraiment s’en rendre compte, un petit cercle s’était formé autour de cette naissance. Tout le monde attend quelque chose. Une notification. Un message. Une photo.
Au dernier check-up, Sophie a posté innocemment un carac rose depuis le restaurant de la clinique. Aussitôt, certains ont cru que c’était le grand jour.
Fausse alerte. C’était juste un carac pour célébrer Octobre rose.
Et au milieu de tout ça, la vie continue. Sophie et Simon bookent leur tournée Éclipse 2027 comme si de rien n’était. Un mail pour une salle. Une option pour une date. Un coup de téléphone pour avril. Notre vie se projette à six mois alors que celle des prochaines heures est totalement impossible à planifier. Et puis il y a ceux qui sont déjà passés par là. Les parents.
Certains ont un petit sourire très particulier quand ils regardent Sophie et Simon.
Bienveillant. Attendri. Un peu mystérieux quand même.
Le sourire qui semble dire : « C’est mignon. Vous croyez que vous êtes prêts. »
Ou, dans sa version moins diplomatique : « Vous n’avez absolument aucune idée de ce qui va vous arriver. »
Ils ne disent rien. Ils sourient. Et repartent avec ce petit air de membres d’une société secrète dont Sophie et Simon sont sur le point de découvrir les conditions d’adhésion.
Il y a aussi ceux qui nous disent : « Courage ! » C’est adorable. Mais courage pour quoi exactement ? Pour l’attente ? Pour l’accouchement ? Pour les nuits ? Pour les vingt prochaines années ? Parce que, bizarrement, Sophie et Simon sont calmes. Sereins. Ancrés.
Et complètement fous de joie à l’idée de la serrer enfin dans leurs bras.
Alors parfois ils se demandent : est-ce qu’on est vraiment sereins ou juste délicieusement inconscients ?
Est-ce qu’on est dans le déni ? Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas compris ? Ou est-ce que, tout simplement, on ne peut pas comprendre avant de l’avoir vécu ?
On nous parle d’un bouleversement. Il y a l’avant et l’après. Dans certaines cultures, ce passage est ritualisé. En Chine, par exemple, les premières semaines après la naissance sont traditionnellement consacrées au repos de la mère, entourée et prise en charge par ses proches. Comme s’il fallait un sas pour entrer dans sa nouvelle vie.
Comme si Baby Love n’allait pas être la seule à naître.
Elle va naître bébé. Et eux vont naître parents.
Dit comme ça, c’est presque dramatique. On dirait qu’il faudrait organiser une cérémonie d’adieu à leur ancienne vie. Parce qu’au fond, il y a peut-être un tout petit deuil là-dedans.
Pas un deuil triste. Le deuil d’une vie à deux pour la naissance d’une vie à trois.
Une expédition improvisées. Du temps qui n’appartient à personne. De cette liberté de se demander à 18 heures ce qu’on va faire de sa soirée.
Sophie, elle, oscille entre toutes ces grandes interrogations existentielles…
…et une pensée beaucoup plus concrète. Le tartare.
Celui qu’elle attend depuis neuf mois. À chaque journée qui passe, il se rapproche. Baby Love, bien sûr. Mais le tartare aussi.
Mais si je plaisante autant sur son départ, c’est peut-être aussi parce qu’au fond, je ne suis pas si pressé de la voir partir.
Parce qu’après neuf mois à être deux dans le même corps, notre première rencontre sera aussi notre première séparation.
Bon, elle ne partira pas très loin, la prochaine fois que je vous écrirai, elle sera probablement blottie contre moi dans une écharpe. Elle continuera à me tenir chaud. De l’autre côté, simplement. Rien que d’écrire cette phrase me paraît complètement irréel.
On peut lire, écouter, demander, imaginer autant qu’on veut : il y a un moment où il faudra simplement le vivre. Et respirer. Ça, je sais faire.
J’inspire doucement, profondément. Puis j’expire longtemps. Comme quand je chante.
Et puis après… Il y a Voldemort. Celuidontonnedoitpasprononcerlenom. Le post-partum.
Deux petits mots qui semblent contenir un monde à eux seuls.
Baby blues, hormones, nuits hachées, corps qui récupère, allaitement, vulnérabilité, anxiété, dépression, nouvelle identité…
Les algorithmes Instagram nous noient de contenus qui répètent à Sophie qu’il faudra accepter de se faire aider, de ne pas tout gérer, d’être vulnérable.
Et moi qui absorbe déjà toutes ses émotions, je me demande : l’hypersensibilité peut-elle devenir de l’hyper-hypersensibilité ?
Vous penserez à nous hein ? En attendant, Sophie a reçu un livre des éditions Jouvence sur le sujet : Les secrets du post-partum.
Il est posé là. Je le regarde. Sophie aussi. Sim aussi. Personne n’ose l’ouvrir.
Chaque chose en son temps. Pour l’instant, j’ai encore une locataire à domicile.
Et puis il y aura moi. Sans elle dedans. Je vais découvrir ce qu’il reste d’un ventre quand sa locataire a rendu les clés. Heureusement, j’ai choisi la bonne saison. Cet hiver, je me glisserai sous de gros pulls, le temps de faire connaissance avec ce nouveau moi et de me refaire une beauté.
Mais avant de découvrir qui je serai sans elle, je profite encore un peu de nous deux.
Alors pour quelques heures encore, je savoure cet entre-deux.
Le bail est terminé. Tout le monde t’attend.
Baby Love, ne prends quand même pas trop tes aises…
Mais pour aujourd’hui, je te laisse encore rester chez moi.
Aaaah…
Attendez.
Petite contraction.
…
Fausse alerte ?
Avant qu’il n’atterrisse ici, j’ai imaginé et rédigé ce texte dans mon carnet Eclipse. Si toi aussi tu as des choses à raconter, tu peux obtenir ton espace libre ici, je te l’enverrai dédicacé 😘