Chronique d’un ventre #2
Bonjour.
Cette semaine, j'ai découvert l'un de mes nouveaux super-pouvoirs.
Il suffit que j'apparaisse quelques secondes pour transformer une partie des humains en experts internationaux de la grossesse.
Certains lisent l'avenir dans le marc de café. D'autres dans les cartes Les plus audacieux le lisent directement sur les ventres. Et je dois reconnaître qu'ils ont une imagination débordante.
Tout a commencé bien avant que je devienne rond. À cette époque, je n'étais encore qu'un tout petit secret. Une ligne rouge sur un test de grossesse, beaucoup d'espoir… et ce principe qu'appliquent de nombreux futurs parents : attendre les examens des trois mois avant de partager la nouvelle.
Six semaines plus tard, j'étais toujours incognito et elle présentait Éclipse au Montreux Jazz Club Millennium à Crissier.
Au début, bien décidé à bouleverser un peu le programme de Sophie, j'avoue que je lui ai un peu fait la misère. Quelques nausées matinales par-ci, quelques envies intempestives de sieste par-là… J'avais besoin qu'elle ralentisse un peu. Oups… mea culpa.
Ce soir-là, une femme s'est approchée de Carol, sa maman, et lui a soufflé :
— Ta fille est enceinte.
Carol était au courant depuis cinq jours à peine et savait combien ce secret était précieux.
Usant de son talent de comédienne, elle lui a répondu, le plus naturellement du monde :
— Pas du tout.
La dame n'a pas hésité une seconde.
— Si, si… mais c'est possible qu'elle ne le sache pas encore.
Je dois reconnaître que celle-là était plutôt bien envoyée.
À ce moment-là, Baby Love était à peine plus grand qu'une myrtille… et pourtant certains me devinaient déjà. Moi qui faisais pourtant tout mon possible pour rester discret.
Depuis, j'ai compris que ce n'était que le début. Dès qu'un ventre apparaît, les prophéties commencent.
"C'est un garçon, j'en suis certaine."
"Non, regarde comme il est rond, c'est une fille."
"Il doit y en avoir deux..."
"Début septembre ? Une Vierge, c'est sûr."
"Ils ne vont jamais te laisser monter dans l'avion sans certificat médical. On dirait que tu vas accoucher demain."
Moi, apparemment, je suis porté assez bas. Ça, c'est typique des garçons.
Puis quelqu'un d'autre me trouve bien rond, bien enveloppant.
Ça, paraît-il, c'est typique des filles.
Après le duo de Sophie avec Hélène Ségara, Hélène m'a pris dans ses bras avec beaucoup de tendresse. Si j'avais eu des joues, elles seraient devenues écarlates.
Elle a annoncé avec une assurance désarmante :
— C'est une fille !
Avant même que Sophie ait le temps de répondre, deux énormes parts de gâteau avaient déjà atterri dans son assiette.
Hélène avait tranché : on mangeait pour deux.
À ce stade, selon les spécialistes que nous avons rencontrés, je suis donc…
un garçon, une fille, et peut-être même des jumeaux.
Trois médiums ont également tenté leur chance. Le plus drôle ? Ils n'étaient pas d'accord entre eux.
Mais les humains ne s'arrêtent jamais au sexe du bébé. Ils prédisent aussi son caractère.
"Avec des parents musiciens, il fera forcément de la musique."
"Il bouge beaucoup ? Ce sera un hyperactif… regarde ses parents !"
"Ouh là… ça va être une sacrée coquine !"
Puis viennent les prédictions pour Sophie.
"Tu vas prendre beaucoup de poids."
"Tes jambes vont devenir très lourdes."
"Avec cette chaleur, tu vas souffrir."
"À ce stade, moi j'étais déjà alitée."
"Votre concert du 12 septembre ? Vous ne pourrez jamais le faire."
Tu vas…
Tu dois…
Tu ne pourras pas…
Pauvre Sophie. À force d'entendre toutes ces certitudes, même moi, j'ai parfois quelques remontées acides. Alors je respire. Je me gonfle doucement. Je redescends tout aussi doucement. Histoire que les inquiétudes ne prennent jamais plus de place que moi.
Heureusement, Sophie a une qualité que j'admire : elle écoute tout le monde. Puis elle écoute surtout son corps.
On avance un jour après l'autre. On fait confiance à Alexia, notre gynécologue bienveillante.
Et on continue de vivre. Enfin… Je dois quand même vous faire une confidence.
Au début, je me moquais un peu des grands prophètes du troisième trimestre.
Je les trouvais légèrement dramatiques. Aujourd'hui… Je reconnais que je m'étale un peu plus que prévu. Me retourner dans le lit est devenu une chorégraphie. Le coussin de grossesse est devenu mon new best friend.
Mettre des chaussures ressemble parfois à une épreuve olympique. Et retrouver mon souffle après un chemin qui monte mérite presque une médaille.
Bon… ils n'avaient peut-être pas totalement tort. Ils avaient simplement oublié qu'on peut avancer un peu moins vite… tout en continuant à vivre pleinement.
La preuve ? Ce matin, nous avons pris l'avion. À écouter les grands devins, vu ma taille, le certificat médical était presque plus indispensable que la carte d'identité. Sophie en a donc demandé un à Alexia, histoire d'éviter de regarder l'avion décoller depuis le tarmac.
Résultat ? Il est resté bien plié dans son sac. Moi, j'ai embarqué sans le moindre problème. Même la ceinture de sécurité a fini par trouver sa place.
En revanche, les bas de contention en pleine canicule… disons que mes copines les jambes ont connu des vacances plus glamour.
Simon, lui, s'occupait des valises pendant que Sophie avançait tranquillement, en mode priorité.
Finalement, je crois que je préfère une autre façon de voir l'avenir.
Ne pas le prédire. Le vivre.
Parce qu'au fond, aujourd'hui est déjà une sacrée aventure.
À très vite,
Le ventre