Chroniques d’un Ventre #7

Bonjour. C’est le ventre.

Cet été, Sophie est partie une semaine en vacances en famille. Moi, j’ai surtout passé sept jours au bord d’une piscine, entouré de ventres beaucoup plus expérimentés que moi. Autant dire que j’étais en séminaire de formation. J’étais le petit nouveau.

Carol, la maman de Sophie : trois enfants.

Mamita, sa grand-mère : quatre.

Nat, sa grande sœur : deux.

Vanessa, sa cousine : deux… et un parcours qui mériterait à lui seul plusieurs chapitres.

Et moi ? Première grossesse. Donc forcément, j’avais des questions. Alors j’ai organisé un salon de thé des ventres. Quatre femmes. Trois générations. Onze grossesses à elles quatre.

Premier sujet : les restrictions alimentaires.

Parce que si vous avez suivi mes dernières aventures... vous savez déjà qu’en ce moment, chez moi, chaque bouchée passe presque un contrôle de sécurité.

Alors j’avais envie de savoir : vous, comment vous avez vécu tout ça ? Et surtout… qu’est-ce qui passait encore ?

VENTRE DE MAMITA :

« Pas trop d’alcool. »

… Pardon ? Pas trop ?

Le ventre de Carol confirme qu’à son époque, l’ambiance était légèrement différente.

 

VENTRE DE CAROL :

« Le médecin lui avait dit qu’elle pouvait boire un verre de vin rouge par jour. »

Bon. Il faut peut-être préciser une chose. Cette famille est valaisanne.

À l’époque, on considérait volontiers qu’un petit verre de rouge pouvait détendre.

Donc visiblement, en Valais, le verre de rouge avait presque son tampon médical.

Clash des époques : l’autre jour, on propose un tiramisu à Sophie.

« Il y a de l’alcool dedans ? » « Les œufs sont pasteurisés ? »

À ce rythme-là, le tiramisu allait bientôt devoir fournir ses papiers.

Le ventre de Mamita, lui, raconte tranquillement qu’il avait trouvé sa propre solution contre les nausées.

VENTRE DE MAMITA :

« Elle n’a jamais mangé autant de salami, ma patronne ! » Et visiblement, la méthode lui est restée.

Des années plus tard, quand elle avait le mal de mer sur les bateaux, elle ressortait le même remède…et distribuait du salami à tout l’équipage. Et ça marchait.

Alors là…je vous avoue que je l’ai un peu mal pris.

Moi, ça fait des mois que je regarde passer les plateaux valaisans sans pouvoir toucher à la viande séchée, au saucisson, au jambon cru… Je me contente du persil et du petit oignon.

Et Mamita, elle, soignait ses nausées au salami. Franchement. Il y a des héritages familiaux qui se perdent.

Le ventre de Nat, lui, avait un tout autre problème.

VENTRE DE NAT :

« Moi, je n’ai pas beaucoup vomi. Mais les nausées et les dégoûts… Dont le poisson!

Impossible. Impossible de l’acheter. Impossible de passer devant le rayon.

Et encore moins de le cuisiner. Alors que, bien sûr, on lui expliquait que les oméga 3 étaient très importants. »

Évidemment. Le corps adore ce genre d’ironie.

VENTRE DE NAT :

« Et puis les goûts changeaient complètement. Ce qu’elle adorait avant devenait impossible à avaler. Et inversement. Un jour, c’était des envies d'anchois. Le lendemain, Nutella. »

Voilà. Un régime alimentaire parfaitement cohérent.

Anchois un jour. Nutella le lendemain. Et le plus étrange ? Des années plus tard, il y a encore des jours où l’odeur du poisson suffit à tout faire remonter.

Deuxième sujet : la fameuse grossesse merveilleuse.

Vous savez. L’état de grâce. La peau lumineuse. Les cheveux plus épais. Les ongles plus forts. Les hormones censées vous transformer en créature mystique baignée de lumière. J’ai fait un tour de table.

VENTRE DE MAMITA :

« Moi, ce dont je me souviens surtout, ce sont les vomissements.

Du premier mois jusqu’au huitième mois… »

Huit mois ?

 

VENTRE DE MAMITA :

« Huit mois et demi ! »

 

VENTRE DE CAROL :

« Moi, c’est simple : si je restais vide, les nausées repartaient. Donc pour éviter de tout renvoyer, il fallait me nourrir. Encore. Et encore. Jusqu’au neuvième mois.

À un moment, Carol avait pris 30 kilos. Après ça… elle a simplement arrêté de se peser. »

Une stratégie comme une autre pour gérer les chiffres.

 

VENTRE DE NAT :

« Moi, je vais être honnête… Nat et moi, on n’a pas trouvé ça génial d’être enceinte. Pas de grand état de grâce. Pas de révélation mystique. On a fait le boulot. C’est tout. »

VENTRE DE VANESSA :

« Moi, pendant un moment, la seule chose que j’acceptais vraiment… c’était le Coca. »

Je ne sais pas qui a inventé l’expression « état de grâce »… mais manifestement, elle n’avait jamais assisté à ce salon de thé.

Et puis il y a un autre sujet sur lequel tout le monde semblait d’accord.

 

Les mains. Celles des autres. Sur nous. Sans invitation.

VENTRE DE NAT :

« Les gens venaient la toucher comme si son ventre appartenait à tout le monde. »

VENTRE DE VANESSA :

« Toutes ces mains sans demander… c’était hyper intrusif. » Merci.

Enfin une règle qui traverse les générations. Communiqué officiel du séminaire des ventres :

ON DEMANDE AVANT DE TOUCHER.

Ensuite, on a parlé de ce qui se passe à l’intérieur. Le ventre de Mamita se souvenait encore, plus de soixante ans après, des premiers petits coups de talon. Celui de Carol parlait de chatouilles. De petits frissons.

Nat avait une version un peu moins glamour.

VENTRE DE NAT :

« Une bosse. Et parfois l’impression d’être complètement déformé. » Merci ventre de Nat. Enfin quelqu’un qui respecte ma réalité actuelle. Parce que là, le petit frisson… on l’a clairement dépassé. On est passé en mode rénovation intérieure. Un genou à droite. Un pied sous les côtes. Parfois Sophie me regarde bouger avec cette tête très particulière qui dit : « C’est merveilleux… mais on dirait quand même un alien. »

Et puis j’ai posé LA question. Celle que j’évitais jusque-là par pure stratégie de survie.

Bon… l’accouchement. Racontez-moi tout.

VENTRE DE MAMITA :

« Quatre enfants. Jamais de péridurale. »

Le ventre de Carol ? Son premier accouchement ne s’est pas exactement déroulé comme prévu.

VENTRE DE CAROL :

« Le jour même, le bébé s’était retourné en enroulant le cordon autour de son cou. »

Et ce bébé… c’était Sophie. Évidemment. Déjà avant sa naissance, madame avait décidé de faire les choses différemment.

Résultat : césarienne.

 

Nat, elle, avait tout préparé. Cours. Respiration. Positions. Projet de naissance. Le dossier était prêt. Sauf que son fils, lui, avait décidé d’arriver à son rythme.

VENTRE DE NAT :

« Moi, on m’a déclenché. 10 jours plus tard. Des heures de contractions. Intenses. Sauf que le col, lui, n’avait pas envie de s’ouvrir. Moi, je contractais. Lui, il ne bougeait pas.

Et puis, après toutes ces heures à bosser… césarienne.

Autant vous dire que je n’avais pas vraiment prévu cette sortie-là. Mais le plus difficile est venu après. Nat ne l’a pas vu pendant les quatre premières heures de sa vie. Elle ne savait pas vraiment comment il allait. Elle ne pouvait pas le sentir contre elle. Ni le porter. Et elle, elle était là. Seule avec la douleur de l’opération. À attendre. Impuissante. » Un sentiment de frustration. Une inquiétude.

Et cette sensation d’avoir manqué les toutes premières heures d’une histoire qu’on attendait depuis neuf mois.

Puis, six ans plus tard… deuxième grossesse. Deuxième césarienne. Mais cette fois…

VENTRE DE NAT :

« On a eu notre peau à peau. Et là…plus rien autour n’existait vraiment. Juste lui. Elle. Et c’était magique. »  la deuxième histoire ne réécrit pas la première mais elle est venue déposer quelque chose de doux exactement là où il manquait encore un peu de lumière.

Le ventre de Carol, lui, avait vécu quelque chose d’assez proche lors de la naissance de Sophie.

VENTRE DE CAROL :

« Après neuf mois à porter Sophie, ce n’est pas Carol qui l’a prise dans ses bras en premier. Tu portes. Tu encaisses. Tu t’étires pendant neuf mois… et au moment de la grande rencontre, tu te retrouves relégué en coulisses. »

Deux générations. Deux césariennes. Deux vécus différents. Une même évidence: les premières minutes comptent.

Je commençais à comprendre que ce séminaire de formation allait un peu plus loin que prévu.

Je pensais repartir avec deux ou trois conseils sur les contractions. Je découvrais surtout tout ce qu’un ventre garde en mémoire. Puis le ventre de Vanessa a pris la parole.

VENTRE DE VANESSA :

« Moi, j’ai connu une première grossesse très jeune qui n’a pas pu aller jusqu’au bout.

Puis, plus tard… les traitements. Les piqûres. Les inséminations. Les espoirs. Les déceptions.

Et cette question qui revenait sans arrêt : est-ce qu’un jour, je réussirai à porter un bébé jusqu’au bout ? » Puis Vanessa rencontre Vadim. Quelques mois plus tard…

VENTRE DE VANESSA :

« Une grossesse naturelle. Pour nous, c’était un miracle. »

Et là, je me suis dit qu’on parle beaucoup de tout ce qu’on met dans un ventre. Mais beaucoup moins de tout ce qu’un ventre garde. Les peurs. Les attentes. Les déceptions. Les deuils. Les souvenirs. Les espoirs. Et parfois des histoires qu’on porte pendant des années pour soi avant de les raconter.

C’est assez étrange, finalement. On connaît les femmes de sa famille depuis toujours. On connaît leurs recettes. Leurs habitudes. Leurs dossiers compromettants. Mais il suffit qu’un ventre tombe enceinte pour qu’un tout nouveau niveau de conversation se débloque. D’un coup, une maman redevient la jeune femme qu’elle était quand elle a accouché.

Une grand-mère se rappelle exactement de ses nausées soixante ans plus tard. Une sœur raconte ce qu’elle aurait aimé vivre autrement. Une cousine met des mots sur un parcours qu’on connaissait parfois à peine. Et moi, petit nouveau du groupe… j’écoutais.

Parce qu’au fond, il y avait une phrase qui revenait sans vraiment être dite.

Moi aussi. Moi aussi j’ai eu peur. Moi aussi j’ai eu des nausées. Moi aussi je n’ai pas tout aimé. Moi aussi ça ne s’est pas passé comme prévu. Moi aussi j’ai dû faire avec.

Et ça, bizarrement… ça rassure. Pas parce que tout finit comme on l’avait imaginé.

Manifestement, dans cette famille, les bébés ont une relation assez libre avec les projets de naissance. Mais parce qu’on découvre qu’avant nous… d’autres sont passées par là.

Mamita. Carol. Nat. Vanessa. Et toutes celles qui les ont précédées. Des époques différentes. Des grossesses différentes. Des histoires différentes.

Avant de clôturer mon séminaire, j’ai posé une dernière question. Votre meilleur conseil ?

Le ventre de Mamita m’a parlé de confiance. Celui de Nat m’a dit de profiter jusqu’au bout.

Celui de Vanessa, de savourer cette drôle de symbiose tant qu’elle existe.

Et le ventre de Carol a sorti une phrase que j’ai immédiatement rangée dans mon dossier « à ressortir en cas de panique ».

VENTRE DE CAROL :

« Nous, les ventres, on s’en remet. » Ça… je le garde précieusement dans un tiroir de ma mémoire. Parce qu’à quelques jours de mon propre grand rendez-vous… je prends absolument tout ce qui ressemble à une parole rassurante.

Bon. Évidemment, aucune conversation entre ventres ne peut rester émouvante trop longtemps. Le ventre de Vanessa m’a alors annoncé une information extrêmement préoccupante.

VENTRE DE VANESSA :

« Profite bien de l’attention. Parce qu’après l’accouchement… plus personne ne te regarde. »

Pardon ? Pendant neuf mois, c’est : « Oh le ventre ! » « Il bouge ? » « Je peux toucher ? »

« C’est pour quand ? »

Je suis la star. Je fais une bosse à gauche, tout le monde s’extasie. Je bouge de trois centimètres, Sophie appelle Simon. Et puis Baby Love arrive. Et là…

« OOOOOOH LE BÉBÉ ! » Et le ventre ? Pendant neuf mois, il a été le berceau.

Puis, du jour au lendemain, il doit gérer le vide. Les hormones. Les émotions du post-partum.

Tout en essayant de redevenir plat, tonique, musclé. Neuf mois pour construire une maison.

Et à peine le déménagement terminé… on voudrait déjà qu’il n’en reste aucune trace.

Franchement. Neuf mois en tête d’affiche… pour finir figurant dans ma propre production.

Alors je suis retourné sur mon transat. Toujours aussi rond. Toujours aussi débutant.

Mais beaucoup moins seul. Parce que finalement, ce que les femmes d’une même famille se transmettent, ce n’est peut-être pas une méthode. Ni une façon parfaite d’être enceinte. Encore moins une façon parfaite d’accoucher. C’est une mémoire. Des expériences. Des « moi aussi ». Et quelques phrases qu’on garde précieusement jusqu’au jour où notre tour arrive.

Alors Baby Love,  moi, je suis prêt. Enfin… autant que peut l’être un ventre qui vient d’écouter onze histoires de grossesse, plusieurs césariennes, huit mois et demi de vomissements et Mamita annoncer fièrement qu’elle n’a jamais eu de péridurale.

Mais il paraît que dans cette famille… les ventres s’en remettent.

Et après tout ce qu’elles viennent de me raconter, il y a quand même un détail assez rassurant.

Elles en ont toutes refait. Donc soit on s’en remet vraiment… soit on oublie très vite.

Les mamans, quel est LE conseil que vous auriez aimé recevoir pendant votre grossesse ?

Envoie cette chronique à une femme dont tu aimerais entendre l’histoire.

 

 

Avant qu’il n’atterrisse ici, j’ai imaginé et rédigé ce texte dans mon carnet Eclipse. Si toi aussi tu as des choses à raconter, tu peux obtenir ton espace libre ici, je te l’enverrai dédicacé 😘

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