Chroniques d’un Ventre #10
Bonjour, c’est le Ventre.
Ma locataire est née.
Une nuit blanche, quelques surprises, un concert de handpan en pleine salle d’accouchement… et me voilà au chômage après neuf mois de bons et loyaux services.
Enfin, au chômage, façon de parler. Je suis désormais coussin, matelas de sieste et témoin privilégié de deux amoureux qui apprennent à devenir parents.
Je pensais raconter la fin d’une aventure.
Je crois que je viens d’assister au début de la plus belle.
La chronique #10 est à découvrir dans son intégralité.
Bonjour,
C'est le Ventre.
Bon. Je vous annonce officiellement que ma locataire a quitté les lieux le 5 octobre, à 8 h 46. 49 cm, 3,440 kg.
Autant vous dire que je m'attendais à un peu plus imposant, vu la place qu'elle prenait. À 6 mois de grossesse, plusieurs personnes (indélicates) demandaient à Sophie si je portais des jumeaux.
Deux jours après la fin de son bail, à la veille du déclenchement prévu et à une date qu'aucun des nombreux pronostics n'avait prévu, Baby Love a finalement décidé de déménager.
Et en grande pompe : une nuit entière de travail, une équipe mobilisée, quelques surprises et même un concert de handpan.
Mais reprenons.
Le 4 octobre à 16 h, à quelques heures de mon plus gros chantier depuis neuf mois, Sophie faisait des rotations sur son gros ballon bleu, tout en organisant la tournée ÉCLIPSE 2027 et en peaufinant son calendrier éditorial.
Et au milieu de tout ça, elle acceptait un contrat des Éditions Jouvence, qui l'avaient contactée pour lui proposer d'écrire son premier livre !
Bon, entre nous, à force de la voir noircir des carnets depuis l'enfance, écrire des chansons, des chroniques et des pensées à toute heure, je me doutais bien qu'elle finirait par publier un livre. Ce qui m'a davantage surpris, c'est le timing : à quelques heures de mettre un bébé au monde, elle recevait un contrat pour mettre ses mots au monde.
Pendant ce temps, moi, je travaillais déjà depuis quelques jours. Quelques contractions par-ci, par-là. Histoire de prévenir que le déménagement approchait. Mais visiblement, personne ne prenait mes messages très au sérieux. Alors, dans l'après-midi, j'ai décidé de passer à la vitesse supérieure.
Toutes les cinq minutes. « Allez, on y va. » Merci, Sim.
Sophie a envoyé un WhatsApp sur le groupe familial : « Départ pour la mat', pensez à nous, vous aime. » Puis elle a écrit quelques lignes dans son carnet et s'est maquillé le teint. Pendant que j'organisais une évacuation humaine, Madame se préoccupait de sa bonne mine. Chacun ses priorités.
Dans la voiture, mes contractions devenaient de plus en plus fortes. Au-dessus de moi, les mains de Sophie et Sim se serraient.
Nous roulions vers une rencontre attendue depuis si longtemps.
Vers 18 heures, on a débarqué à la clinique comme si on emménageait pour le mois. Travel light... always. Sim avait son handpan. Sophie, ses oracles, une bougie qu'elle n'a évidemment pas eu le droit d'allumer, dix petits pots de miel Éclipse en édition limitée à offrir aux sages-femmes et un sac Karl Lagerfeld avec les affaires de Baby Love. Sans oublier sa valise, des fringues, trois livres et quatre carnets : Baby Love, Backstages, Sophie de Quay et chinois.
On aurait dit qu'elle venait s'installer pour les vacances dans un hôtel avec piscine, où elle comptait passer ses journées à lézarder au bord de l'eau. Madame a enfilé une blouse d'hôpital, puis s'est mise à chanter et à danser.
Elle avait préparé une setlist pour accompagner Sim et une playlist de morceaux censée lui donner la force de pousser sur la dernière ligne droite : Believer d'Imagine Dragons, chanson de leur danse de mariage, Yeah! d'Usher, petit retour à ses années new-yorkaises…
Pour lui rappeler que nous étions en salle d'accouchement et pas au Paléo, j'ai poursuivi mes contractions avec une régularité professionnelle, pendant que mes deux artistes improvisaient une résidence musicale en maternité. Puis j'ai augmenté l'intensité. Et là, subitement, Sophie a arrêté de danser.
Elle a regardé Sim avec un sourire crispé qui disait à peu près : « Oh p***, ça fait mal. Mais je sais pourquoi. Alors je respire. » Enfin un peu de considération pour mon activité. Je me contractais. Je relâchais. Je recommençais. Baby Love descendait, une contraction après l'autre. Respiration abdominale, Sophie s'accrochait aux bras de Sim et aux visualisations travaillées avec Blandine pendant ses séances d'hypnose.
Elle répétait à voix haute : « Tout passe. Chaque vague me rapproche de mon bébé. » J'aimais bien ce mantra. Même si certaines vagues avaient une fâcheuse tendance à se prendre pour des tsunamis. Puis la péridurale est arrivée.
Je vous épargne les détails techniques. Disons simplement que l'opération nécessitait une coordination impressionnante entre mon utérus, mon col et le reste de la copropriété.
Il y avait quand même un détail qui me préoccupait. Sophie n'a jamais été particulièrement à l'aise dans les hôpitaux. Avant la grossesse, une prise de sang suffisait parfois à lui faire perdre connaissance. Sim aussi, d'ailleurs. Alors une salle remplie de machines, de perfusions et de moniteurs…
Autant vous dire que j'avais quelques inquiétudes pour la suite des festivités.
D'autant que le moniteur cardiaque avait décidé de sonner régulièrement. Le rythme de Sophie était si bas qu'on lui a demandé si elle était marathonienne.
C'est vrai qu'elle donne beaucoup d'énergie sur scène, mais de là à la comparer à une marathonienne ! Mais il y a eu des moments où les bips ont cessé d'être drôles.
À deux reprises, Sophie a eu besoin d'un masque à oxygène. Sa tête tournait. Son rythme cardiaque ralentissait. Celui de Baby Love aussi. Et là, je me suis serré autrement. Pas comme une contraction.
Comme ce nœud que je connais si bien, celui qui apparaît quand la peur prend toute la place. Quelques larmes coulaient silencieusement. Sophie pensait à sa grand-maman. Elle priait. Elle parlait à Baby Love. Elle nous répétait que nous formions une équipe. Je crois qu'elle avait besoin de nous le rappeler.
Et puis Alexia est arrivée. Vous vous souvenez d'elle ? Je vous l'ai présentée dans ma chronique sur mes trois cicatrices.
Depuis plus d'un an, cette femme pourrait probablement dessiner mon plan d'architecte de mémoire. Elle m'a examiné, opéré, surveillé. Elle nous a accompagnés à travers les montagnes russes émotionnelles, puis nous a fait écouter les tout premiers battements de cœur de Baby Love. D'échographie en échographie, elle a suivi cette petite vie qui grandissait en moi. Autant vous dire que la retrouver pour le grand jour avait quelque chose de particulier.
Quand Sophie a aperçu son grand sourire dans l'encadrement de la porte, j'ai senti quelque chose se détendre.
Les heures passaient. Mon col s'ouvrait, centimètre après centimètre. Et puis, enfin, les poussées.
« Allez, Sophie ! Encore ! Pousse ! » J'avais l'impression de participer à la finale des Jeux olympiques.
Sauf qu'au lieu de franchir une ligne d'arrivée, il fallait faire passer un bébé.
Et je peux vous garantir que la largeur du passage n'avait pas été conçue par quelqu'un qui avait lui-même essayé l'expérience.
Juste avant la dernière poussée, Alexia a lancé : « Sim, si tu veux faire de la musique, c'est maintenant. »
Pardon ? Encore ? Alors qu'on est en pleine livraison !
Sim a repris son handpan. Sophie, elle, était complètement HS après sa nuit blanche. Mais elle sentait monter cette adrénaline qu'elle connaît si bien, celle qu'elle ressent derrière le rideau, quelques secondes avant d'entrer sur scène. Ce moment où il faut arrêter de réfléchir, lâcher prise et faire confiance.
Elle s'est remise à chanter. Moi, j'ai rassemblé ce qu'il me restait d'énergie.
Et à 8 h 46… Un cri. Celui de Baby Love. Je ne sais pas très bien comment vous raconter cet instant. Pendant près de neuf mois, je sentais ses petits coups, ses étirements, ses mouvements. Et soudain, plus rien de tout ça.
À la place, des pleurs que tout le monde pouvait entendre. Un peu comme une chanson qu'on garde longtemps entre les murs du studio et qu'on finit par partager avec le public.
Elle commençait sa propre vie.
Sophie a tendu les bras pour accueillir Baby Love et la poser contre sa poitrine.
J'ai entendu un discret : « Oh mon Dieu ! » Sophie réalisait qu'un petit être humain venait de sortir de chez moi. Puis j'ai senti la chaleur de ce petit corps se poser contre moi.
Elle était là. Sur moi. On vivait enfin ce fameux « peau à peau » dont tous les parents parlent avec des cœurs dans les yeux.
Sim s'est approché, tout ému. Et ensemble, tout doucement, ils lui ont chanté leur chanson Parce que t'es là. Je peux vous assurer que ce matin-là, les paroles ont pris une tout autre dimension.
Bon. Passons maintenant à un sujet légèrement moins poétique.
Mon apparence. Après neuf mois à être rond, tendu, admiré et photographié sous tous les angles, j'ai découvert une nouvelle version de moi-même.
Disons… plus souple. Beaucoup plus souple. Sophie n'osait même pas me regarder au début.
Sympa.
Je venais de réaliser le plus grand exploit de ma carrière, et Madame refusait de regarder le résultat. On a connu des remerciements plus chaleureux.
J'avoue que l'état des lieux n'était pas impeccable. Quelques points de suture, une petite hémorragie, heureusement très bien maîtrisée par l'équipe médicale. Et parfois, cette sensation étrange que Baby Love allait encore me donner un coup de pied. Après un tel déménagement, quelques réparations s'imposaient.
Avec Sophie, on a décidé de me laisser le temps nécessaire pour me remettre en état, sans pression, avec bienveillance. Et puis il y a le fameux post-partum.
Ah. Voldemort. Vous vous souvenez ? Celui dont tout le monde nous parlait avec cet air mystérieux : « Vous verrez… » Eh bien, on est en plein dedans.
Des nuits découpées en tranches de deux heures, une montée de lait… mais pour l'instant, pas de tempête émotionnelle. Juste quelques larmes aux yeux quand Baby Love plonge son regard dans celui de Sophie.
Et surtout, à ma grande surprise, le standard des angoisses est au calme.
Pour une hypersensible qui a parfois tendance à ressentir les choses puissance mille, c'est presque suspect.
Sophie est sereine. Elle découvre, elle s'adapte, elle relève le défi avec une tranquillité que je ne lui connaissais pas toujours.
Même avec quelques heures de sommeil au compteur.
Bon, ne crions pas victoire trop vite. Le post-partum, ce n'est pas un sprint, c'est un marathon. Et contrairement à l'accouchement, personne ne peut nous dire exactement où se trouve la ligne d'arrivée.
À la Clinique Générale Beaulieu, tout le monde a été aux petits soins. Il y avait même un dîner en amoureux prévu pour Sophie et Sim, avec la possibilité de confier Baby Love à la pouponnière. Ils ont profité du dîner… mais avec Baby Love à côté. Neuf mois à attendre cette petite personne, ce n'était pas pour la laisser partir dès le premier rendez-vous galant.
Depuis, c'est un véritable défilé d'amour. Les amis et la famille viennent rencontrer le nouveau membre de la tribu. On reçoit des attentions, des lettres et des paquets à l'attention de Baby Love. On cherche les petits noms des grands-parents.
Et pour alléger la première semaine à la maison, Sophie a passé commande à Amira, rencontrée à une soirée Mother Stories, fondatrice de La Petite Cigogne : des repas équilibrés sur mesure pensés pour les jeunes mamans en période de post-partum et livrés à domicile. Moins de courses, moins de casseroles, moins de charge mentale. Plus de temps avec Baby Love. Et moi, je me régale.
Parlons de mes nouvelles fonctions.
Sans me demander mon avis, je suis passé de logement tout compris à coussin, matelas de sieste et terrasse du restaurant ouvert 24 h/24.
Baby Love réclame sa table toutes les deux heures et, vu la quantité de lait, je soupçonne Sophie d'avoir ouvert une laiterie clandestine.
Mais le plus fascinant, c'est que chaque tétée provoque des contractions de l'utérus, qui retrouve peu à peu sa taille.
Autrement dit, mon ancienne locataire participe elle-même aux travaux de rénovation.
Franchement, le corps féminin est magique.
Depuis, nous sommes rentrés à la maison et je découvre que l'Octopus Man avait encore quelques talents cachés.
À peine Baby Love sortie, Sim a lancé à Alexia : « Ouf, elle n'a pas huit bras ! »
Depuis, il a ajouté une nouvelle discipline à son répertoire : le changement de couches.
Sophie en a changé moins de dix depuis la naissance.
Derrière les couches explosives, il y a quelque chose qui me touche davantage : observer Sim devenir papa. Sa façon de prendre Baby Love dans ses bras, de lui parler, de veiller sur elle. Et surtout, cette manière de répartir les tâches naturellement pour laisser Sophie se reposer.
L'autre jour, je l'ai même entendue lui confier qu'elle avait découvert une nouvelle facette de lui. Et qu'elle en était tombée amoureuse, aussi.
Deux jours après la naissance, Carol appelle Sophie.
« Maman, j'ai un concert, je te rappelle. »
« Comment ça, un concert ?! »
« Je t'expliquerai ! »
Oui. Encore.
Tout avait commencé par un message sur Instagram. Une jeune maman, dont le bébé avait lui aussi deux jours, avait demandé à Sophie si elle accepterait de faire un peu de musique pour leurs nouveau-nés.
Les sages-femmes ont rendu la chose possible.
Et voilà comment Sophie et Sim ont donné probablement le concert le plus insolite, le plus inattendu et le plus vrai de leur carrière.
Pas de projecteurs, pas de billetterie. Un public de bébés âgés de quelques jours, de parents encore un peu sonnés et de sages-femmes.
Baby Love contre la poitrine de Sophie. Sim jouait, Sophie chantait.
Deux jours de vie et déjà sur scène. Il faut dire que Mademoiselle avait pris goût aux concerts : elle en avait vécu des dizaines bien au chaud chez moi.
Je pensais qu'une fois dehors, elle découvrirait enfin les coulisses, les loges et les bras des copains pendant que ses parents seraient sur scène.
Mais non. Pour son tout premier concert de l'autre côté de ma peau, elle avait choisi sa place préférée : contre le cœur de sa maman.
Le backstage attendra.
Et moi, qui pensais être en convalescence, je me retrouvais encore en concert.
En regardant tous ces nouveau-nés, je me suis demandé ce qu'il fallait comme courage pour décider de donner la vie dans un monde où l'on parle tant de peur, de violence et de divisions.
Et pourtant, leurs parents avaient fait ce choix. Celui de croire encore en demain, de faire confiance à la vie, de parier sur l'amour malgré tout.
Ce jour-là, il y avait des bébés de quelques jours et des adultes qui chantaient pour les accueillir.
Je ne sais pas si la musique peut changer le monde.
Mais je crois qu'elle peut au moins nous rappeler pourquoi on a envie de le rendre meilleur.
Et si, finalement, notre plus belle forme de résistance, c'était de continuer à aimer ?
Aujourd'hui, Sophie a retrouvé le plaisir de dormir sur moi, de manger ce qui lui plaît et de rentrer dans une partie de ses vêtements.
Quant à Baby Love, elle continue de se blottir contre moi, notamment pendant que sa maman écrit son livre.
Finalement, mon bail de propriétaire est terminé, mais je ne suis pas certain d'avoir envie de prendre ma retraite.
Car cette aventure m'a donné le goût des histoires. Et surtout, l'envie de découvrir celles des autres ventres.
Ceux de nos proches, avec leurs joies, leurs épreuves et leurs secrets. Mais aussi ceux du bout du monde, où l'on vit la grossesse, la naissance et la maternité parfois bien différemment.
Après neuf mois à vous raconter ma petite vie intérieure, il serait peut-être temps que j'aille voir ce qui se passe ailleurs.
Vous me connaissez, je ne manque ni de questions ni d'indiscrétion.
Alors, ce dixième épisode sera-t-il vraiment le dernier ?
Avant de négocier avec Sophie le droit de lui emprunter encore son micro, j'aimerais vous poser une question.
Mes amis, est-ce que vous avez envie que le Ventre continue ses chroniques ?
Avant qu’il n’atterrisse ici, j’ai imaginé et rédigé ce texte dans mon carnet Eclipse. Si toi aussi tu as des choses à raconter, tu peux obtenir ton espace libre ici, je te l’enverrai dédicacé 😘
Chroniques d’un Ventre #9
Le bail de Baby Love se terminait le 3 octobre. Nous sommes le 4. Bon. On n’est pas au jour près non plus.
Et pour être tout à fait honnête, je crois même que je suis le propriétaire le moins pressé du monde de procéder à l’expulsion.
Parce qu’après neuf mois à être deux dans le même corps, notre première rencontre sera aussi notre première séparation.
Bonjour,
c'est le Ventre.
Il y a un petit détail que Baby Love semble avoir zappé. Quand on est colocataire quelque part, normalement, il y a un bail. Et sur un bail, il y a une date de fin.
La sienne, c’était le 3 octobre. Nous sommes le 4. Bon. On n’est pas au jour près non plus.
Je suis un propriétaire plutôt flexible. Une nuit ou deux supplémentaires, ça peut s’entendre.
Mais il faudrait quand même que Mademoiselle évite de prendre trop ses aises.
Parce qu’à ce rythme-là, elle va finir par croire que le bail est renouvelable tacitement.
Il paraît qu’il existe des histoires assez incroyables de propriétaires qui n’arrivent plus à récupérer leur logement. Il y a deux jours, j’ai même vu au JT français que certains finissaient par payer les squatteurs pour qu’ils partent. Apparemment, parfois, ça coûte moins cher que d’attendre.
Serge, le cousin de Sim, nous a d’ailleurs mis en garde : « Attention, en France, si vous passez le délai et entrez dans la trêve hivernale, le squat risque de durer jusqu’au printemps ! »
Merci Serge pour cette information rassurante.
Moi, je n’en suis pas encore là. Et pour être tout à fait honnête, je crois même être le propriétaire le moins pressé du monde de procéder à l’expulsion.
Parce que cette attente est étrange.
Chaque matin, je me réveille en me demandant si c’est aujourd’hui que Mademoiselle va faire son entrée en scène. Et chaque soir, même petit rituel. Est-ce que tout est prêt si on doit partir au milieu de la nuit ?
Les valises sont dans la voiture. Les téléphones chargés. On se couche en sachant très bien qu’on pourrait se réveiller deux heures plus tard, sauter dans la voiture et partir à deux vers la maternité… pour revenir à trois.
Puis la nuit passe. Le matin arrive. Et Baby Love est toujours chez moi. Bien au chaud.
Alors une nouvelle journée commence avec cette drôle de sensation : peut-être aujourd’hui. Ou peut-être pas.
Et qu’est-ce qu’on fait, exactement, d’une journée qui est peut-être la dernière à deux ? Est-ce qu’on la remplit ? Est-ce qu’on ne fait surtout rien ?
Est-ce qu’on profite d’une potentielle dernière grasse matinée avant que, paraît-il, ce concept disparaisse des années de notre vocabulaire ?
Sophie regarde ces grandes plages de rien avec une drôle de conscience du temps.
Une heure pour écrire son livre. Regarder un film. Faire un exercice de chinois.
Une sieste, si j’accepte de coopérer. Comme si chaque moment libre avait soudain une petite étiquette :
« Profitez-en, bientôt vous n’aurez plus une seconde à vous. »
C’est en tout cas ce que tout le monde nous répète. On verra.
Pour l’instant, on a encore nos secondes. Alors on les prend.
Et tous les soirs, Simon répète du handpan pour le grand jour.
J’ai donc droit à mon concert privé quotidien. Le handpan, cet instrument aux allures de soucoupe volante, construit ici par les luthiers Awen, me remplit de vibrations. Alors je profite.
Je sais qu’il y a notamment deux situations qui nous feront prendre la direction de la maternité.
La première : perdre les eaux. N’importe où, n’importe quand.
Ma poche des eaux se fiche complètement de la bienséance.
Heureusement qu’elle n’a pas décidé de faire des siennes le week-end dernier, pendant l’événement de la Fête de la Lune auquel Sophie assistait chez Vacheron Constantin.
Imaginez. Cérémonie de dégustation de thé. Porcelaine délicate. Silence.
Et soudain…Non. Merci Baby Love d’avoir compris que ce n’était peut-être pas le meilleur endroit pour rendre les clés.
L’autre scénario, ce sont les contractions qui deviennent régulières et suffisamment rapprochées pour comprendre que, cette fois, Baby Love ne fait plus de répétition générale.
Pour l’instant, ce n’est pas encore ça. Et pourtant, ça travaille. Ça serre. Ça tire. Ça pousse. Ça s’arrête. J’ai parfois l’impression d’avoir toute une équipe de petits personnages avec des casques jaunes en plein chantier là-dedans.
— On ouvre ?
— Non, pas encore.
— Une petite contraction pour voir ?
— Allez.
— On prévient les parents ?
— Surtout pas.
Et tout le monde repart en pause café. Faux espoir.
Alors je reste principalement bien au chaud à la maison. Une petite balade par jour, pas beaucoup plus : à chaque pas, j’ai l’impression de vivre les festivités du 1er août, une année où les feux sont autorisés. Je suis gros et heureux.
Et je ne suis pas le seul à attendre. L’attente s'est propagée.
La famille attend. Les amis attendent. Le public de Sophie attend.
Et depuis quelques semaines, tout le monde a sa petite intuition sur la date de sortie de Baby Love.
Les partenaires chinois de Sophie espéraient une naissance pour la Fête de la Lune. C’était joli, il faut dire. Symbolique. Presque écrit. Raté.
Ensuite, il y a eu la pleine lune. Là, on nous l’avait presque garantie.
Sophie a reçu des messages :
« Cette nuit sera intense. » « Ça se rapproche… »
La lune est passée. Baby Love est restée.
Puis il y a eu le 30 septembre. Quelques proches dont c’était l’anniversaire se voyaient déjà partager leur date avec elle pour les prochaines décennies. Raté.
Le 1er octobre, Fête nationale chinoise.
Pour un bébé dont les parents construisent des ponts avec la Chine depuis des années, ça aurait eu une certaine allure. D’autant que Sophie, elle, est née un 1er août, jour de la Fête nationale suisse.
Mais Baby Love n’a visiblement aucune envie de passer sa vie à entendre les gens lui demander avec un petit sourire : « Hasard ou synchronicité ? »
Raté aussi. À présent, même les numérologues sont dans les starting-blocks.
Ils n’attendent plus qu’une chose pour commencer leurs calculs : la date de naissance.
Petit problème : la principale intéressée refuse toujours de communiquer son agenda.
Et plus les jours passent, plus ça m’amuse.
Depuis des mois, on essaie de deviner qui elle sera, son signe, son caractère… et avant même d’être née, Baby Love prend déjà un malin plaisir à déjouer les prédictions.
Je ne connais pas vraiment les caractéristiques des Balances, et je ne sais pas si tout ça dit quoi que ce soit de celle qu’elle sera.
Mais entre nous…j’aime beaucoup l’idée que cette nana ait déjà du caractère.
Et qu’avant même son entrée en scène, elle réussisse à tenir tout le monde en haleine.
La maman et la sœur de Sophie vivent presque cette fin de grossesse par procuration.
L’autre soir, Carol a même eu l’impression de sentir des contractions. À ce stade-là, je crois qu’on peut officiellement parler de grossesse collective.
Le public de Sophie vient aussi aux nouvelles. On reçoit des petits messages :
« Toujours rien ? » « Baby Love est arrivée ? » « Tu as nettoyé les vitres ? »
Et on sait aussi qu’il y a ceux qui n’osent justement plus en envoyer, de peur de déranger. C’est tendre de sentir toute cette bienveillance autour de nous.
Comme si, sans vraiment s’en rendre compte, un petit cercle s’était formé autour de cette naissance. Tout le monde attend quelque chose. Une notification. Un message. Une photo.
Au dernier check-up, Sophie a posté innocemment un carac rose depuis le restaurant de la clinique. Aussitôt, certains ont cru que c’était le grand jour.
Fausse alerte. C’était juste un carac pour célébrer Octobre rose.
Et au milieu de tout ça, la vie continue. Sophie et Simon bookent leur tournée Éclipse 2027 comme si de rien n’était. Un mail pour une salle. Une option pour une date. Un coup de téléphone pour avril. Notre vie se projette à six mois alors que celle des prochaines heures est totalement impossible à planifier. Et puis il y a ceux qui sont déjà passés par là. Les parents.
Certains ont un petit sourire très particulier quand ils regardent Sophie et Simon.
Bienveillant. Attendri. Un peu mystérieux quand même.
Le sourire qui semble dire : « C’est mignon. Vous croyez que vous êtes prêts. »
Ou, dans sa version moins diplomatique : « Vous n’avez absolument aucune idée de ce qui va vous arriver. »
Ils ne disent rien. Ils sourient. Et repartent avec ce petit air de membres d’une société secrète dont Sophie et Simon sont sur le point de découvrir les conditions d’adhésion.
Il y a aussi ceux qui nous disent : « Courage ! » C’est adorable. Mais courage pour quoi exactement ? Pour l’attente ? Pour l’accouchement ? Pour les nuits ? Pour les vingt prochaines années ? Parce que, bizarrement, Sophie et Simon sont calmes. Sereins. Ancrés.
Et complètement fous de joie à l’idée de la serrer enfin dans leurs bras.
Alors parfois ils se demandent : est-ce qu’on est vraiment sereins ou juste délicieusement inconscients ?
Est-ce qu’on est dans le déni ? Est-ce qu’il y a quelque chose qu’on n’a pas compris ? Ou est-ce que, tout simplement, on ne peut pas comprendre avant de l’avoir vécu ?
On nous parle d’un bouleversement. Il y a l’avant et l’après. Dans certaines cultures, ce passage est ritualisé. En Chine, par exemple, les premières semaines après la naissance sont traditionnellement consacrées au repos de la mère, entourée et prise en charge par ses proches. Comme s’il fallait un sas pour entrer dans sa nouvelle vie.
Comme si Baby Love n’allait pas être la seule à naître.
Elle va naître bébé. Et eux vont naître parents.
Dit comme ça, c’est presque dramatique. On dirait qu’il faudrait organiser une cérémonie d’adieu à leur ancienne vie. Parce qu’au fond, il y a peut-être un tout petit deuil là-dedans.
Pas un deuil triste. Le deuil d’une vie à deux pour la naissance d’une vie à trois.
Une expédition improvisées. Du temps qui n’appartient à personne. De cette liberté de se demander à 18 heures ce qu’on va faire de sa soirée.
Sophie, elle, oscille entre toutes ces grandes interrogations existentielles…
…et une pensée beaucoup plus concrète. Le tartare.
Celui qu’elle attend depuis neuf mois. À chaque journée qui passe, il se rapproche. Baby Love, bien sûr. Mais le tartare aussi.
Mais si je plaisante autant sur son départ, c’est peut-être aussi parce qu’au fond, je ne suis pas si pressé de la voir partir.
Parce qu’après neuf mois à être deux dans le même corps, notre première rencontre sera aussi notre première séparation.
Bon, elle ne partira pas très loin, la prochaine fois que je vous écrirai, elle sera probablement blottie contre moi dans une écharpe. Elle continuera à me tenir chaud. De l’autre côté, simplement. Rien que d’écrire cette phrase me paraît complètement irréel.
On peut lire, écouter, demander, imaginer autant qu’on veut : il y a un moment où il faudra simplement le vivre. Et respirer. Ça, je sais faire.
J’inspire doucement, profondément. Puis j’expire longtemps. Comme quand je chante.
Et puis après… Il y a Voldemort. Celuidontonnedoitpasprononcerlenom. Le post-partum.
Deux petits mots qui semblent contenir un monde à eux seuls.
Baby blues, hormones, nuits hachées, corps qui récupère, allaitement, vulnérabilité, anxiété, dépression, nouvelle identité…
Les algorithmes Instagram nous noient de contenus qui répètent à Sophie qu’il faudra accepter de se faire aider, de ne pas tout gérer, d’être vulnérable.
Et moi qui absorbe déjà toutes ses émotions, je me demande : l’hypersensibilité peut-elle devenir de l’hyper-hypersensibilité ?
Vous penserez à nous hein ? En attendant, Sophie a reçu un livre des éditions Jouvence sur le sujet : Les secrets du post-partum.
Il est posé là. Je le regarde. Sophie aussi. Sim aussi. Personne n’ose l’ouvrir.
Chaque chose en son temps. Pour l’instant, j’ai encore une locataire à domicile.
Et puis il y aura moi. Sans elle dedans. Je vais découvrir ce qu’il reste d’un ventre quand sa locataire a rendu les clés. Heureusement, j’ai choisi la bonne saison. Cet hiver, je me glisserai sous de gros pulls, le temps de faire connaissance avec ce nouveau moi et de me refaire une beauté.
Mais avant de découvrir qui je serai sans elle, je profite encore un peu de nous deux.
Alors pour quelques heures encore, je savoure cet entre-deux.
Le bail est terminé. Tout le monde t’attend.
Baby Love, ne prends quand même pas trop tes aises…
Mais pour aujourd’hui, je te laisse encore rester chez moi.
Aaaah…
Attendez.
Petite contraction.
…
Fausse alerte ?
Avant qu’il n’atterrisse ici, j’ai imaginé et rédigé ce texte dans mon carnet Eclipse. Si toi aussi tu as des choses à raconter, tu peux obtenir ton espace libre ici, je te l’enverrai dédicacé 😘